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Guerre microbiologique

De la guerre bactériologique

 


 
Adapté d'après les articles suivants par Frédéric GIRARD :
- "Bref historique de la guerre bactériologique", de H. H. Mollaret. Médecine et maladies infectieuses, 1985, volume 7, pp 402 à 406.
- "Conférence de Genève : l'interdiction sera-t-elle efficace ?", de L. Flandroy. Biofutur, 1991, pp 38 à 44.

 

Dans leur ardeur à s'entretuer, les hommes utilisèrent très tôt l'arme biologique. Des siècles avant la découverte des bactéries et des virus, ils avaient déjà pu établir quelques relations de cause à effet, observer certains phénomènes infectieux, épidémiques ou non, qu'ils ne savaient pas encore comment interpréter, mais qu'ils tentèrent d'utiliser à des fins meurtrières.
Dans une étude très documentée intitulée "les ruses de guerre dans l'Antiquité", Grmek a rapporté comment les archers scythes rendaient leurs flèches infectantes en en trempant la pointe dans des cadavres en décomposition, ou dans du sang putride laissé à la température ambiante, générateur de tétanos ou de gangrène. Ce même auteur a aussi montré que certains stratèges tentaient d'imposer à l'ennemi des séjours prolongés sur des terrains insalubres : ainsi en 414 avant J. C., lors du siège de Syracuse, le stratège syracusien Hermocrates sut amener le corps expéditionnaire athénien à séjourner dans une plaine marécageuse bien connue des gens du pays pour son endémie palustre. La maladie régla le sort de l'armée athénienne qui, vaincue, leva le siège. Dix-huit siècles plus tard Napoléon dira : "il vaut mieux donner la bataille la plus sanglante que de mettre les troupes en un lieu malsain".


À cette idée d'amener l'ennemi à séjourner dans une zone réputée malsaine devait rapidement en succéder une autre, celle d'infecter les eaux, les aliments ou les lieux de cantonnement de l'ennemi. Polluer les eaux des citernes ou des puits en y jetant des cadavres fut sans doute une pratique ancienne; mais la première tentative connue pour répandre une maladie présumée contagieuse en infectant des aliments avec des produits pathologiques serait due aux Espagnols qui, en 1495 durant la campagne de Naples, auraient abandonné aux Français du vin additionné de sang prélevé chez des lépreux (Mycobacterium leprae).


Il semble que ce soit à l'emploi délibéré de la peste (Yersinia pestis) à des fins meurtrières que l'Europe serait redevable des 20 millions de morts (la moitié de la population d'alors !) qui succombèrent entre 1348 et 1350 lors de la seconde pandémie pesteuse. Voilà comment cela a commencé :
En 1344 les Mongols assiégèrent la ville de Caffa située sur la côte orientale de la Crimée, ville qui était un comptoir tenu par des navigateurs génois. Durant trois années les assiégés résistèrent désespérément. Les Mongols se disposaient à lever le siège lorsque la peste fit son apparition dans leurs rangs. Djanisberg, leur chef, eut alors l'idée de faire catapulter les cadavres de ses propres soldats par dessus les murailles "pour que la puanteur insoutenable achevât les assiégés". Les puces et les poux, vecteurs de Yersinia pestis, présents sur les cadavres répandirent la maladie chez les assiégés. Ainsi furent contaminés les Génois, qui finirent par s'embarquer et disséminèrent la peste en Sicile, en Sardaigne, à Venise, à Gênes et à Marseille. Ainsi naquit la grande peste du Moyen Âge.


Les progrès de la microbiologie ne pouvaient que favoriser ceux de la guerre microbiologique. Après des siècles d'empirisme, cette dernière allait pouvoir s'appuyer sur une connaissance scientifique des agents infectieux : bactéries et virus. Tous les fruits d'une recherche effectuée dans l'espoir de soulager l'humanité de ses fléaux allaient être détournés pour devenir moyen de destruction. C'est durant la première guerre mondiale que furent établis par les belligérants la constitution de stock de bactéries et de virus pathogènes.
En 1916 des lots de culture du germe Pseudomonas mallei, agent causal de la morve, maladie grave touchant essentiellement les Équidés, furent saisis à la légation allemande de Bucarest. Des notices y étaient jointes, précisant le mode d'emploi : " Chaque ampoule suffit pour 200 chevaux. Autant que possible inoculer directement dans la gueule, sinon mêler au fourrage". Plusieurs notes du grand quartier général allié firent état de découvertes de tentatives de dispersion de Pseudomonas mallei et de Vibrio cholerae en plusieurs points du front, en particulier après le recul des armées allemandes en octobre 1918.


Expérimentations et projets d'agression bactériologique se multiplièrent durant la seconde guerre mondiale. Dès 1931 l'armée japonaise avait créée en Mandchourie trois centres spécialisés en recherche sur la guerre bactériologique. Le plus atroce fut "l'unité 731" commandée par le général Shiro Ishii, où pendant plus de dix ans des milliers de prisonniers chinois, coréens, russes et américains furent inoculés et martyrisés dans des conditions dépassant celles des camps nazis. Évacuée en 1945 l'existence de cette unité ne fut révélée qu'en 1949 lors du procès des dirigeants de ces unités. Il faut croire que les horreurs commises dans ces unités intéressaient de nombreuses personnes : Ishi sut négocier avec l'armée américaine les conditions de sa libération, et alla travailler aux États-Unis !
Dans ces centres l'armée japonaise étudia tout particulièrement les possibilités de dispersion de la peste, du charbon (Bacillus anthracis), de la morve, de la fièvre typhoïde (Salmonella Typhi), de la dysenterie (Shigella dysenteriae) et du choléra. Il est établi que de 1940 à 1944 l'aviation japonaise a répandu la peste dans plusieurs districts en Chine. La technique utilisée fut la dispersion de puces infectées en même temps que du riz destiné à attirer les rongeurs locaux, afin de les exposer à des piqûres, et de déclencher ainsi une épidémie en apparence naturelle.
Bien d'autres armées utilisèrent et testèrent diverses armes biologiques. Ainsi en 1942 la marine britannique expérimenta dans l'ile de Gruinard à l'ouest de l'Écosse des dispositifs permettant la dispersion aérienne de spores de Bacillus anthracis. 90% du cheptel de l'île périt, et le sol fut contaminé pour plusieurs décennies. On sut plus tard que l'armée britannique avait constitué des stocks de pudding contaminés par des spores de Bacillus anthracis, stocks qui étaient près à être largués au dessus des villes allemandes. Lors de la guerre de Corée l'armée américaine fut accusée en 1952 d'avoir répandu la peste en Chine et en Corée. Enfin en 1980 les USA accusaient l'Union Soviétique de préparer activement la guerre bactérienne, comme le démontrait l'épidémie de charbon survenue dans l'Oural un an plus tôt à la suite de l'explosion, le 4 avril 1979, d'un bâtiment militaire dans la zone interdite de Sverdlovsk.
A l'heure actuelle il est établi que de nombreuses armées disposent d'armes biologiques. Les agents bactériens les plus utilisés sont Bacillus anthracis, Yersinia pestis, Salmonella Typhi et Vibrio cholerae. Ces deux derniers germes sont d'excellents agents de contamination des eaux potables. Des stocks de toxine botulique (Clostridium botulinum), qui est le poison le plus violent connu, sont aussi réalisés. La guerre bactériologique a encore de beaux jours devant elle !